L'etudiant Noir 23
Mon Cher Hervé,que te dire dans cette toute première lettre? Peut-être devrais-je commencer par t'avouer que j'ai réalisé, depuis que l'avion me transportant a décollé de Beijing, que ton impact dans ma vie a été inestimable. Encore dans les cieux, installé dans le vide de cet appareil volant, je commençais déjà à ressentir la solitude, celle de ne pouvoir échanger avec toi. Je commence à comprendre que les hommes naissent avec les mêmes facultés, les mêmes aptitudes mais que l'entourage, les connaissances, les amis peuvent être autant d'atouts ou alors de facteurs déstabilisateurs dans l'épanouissement ou le calvaire d'un homme. Pour parler comme l'un de tes auteurs préférés Antoine de Saint-Exupery, "je me sens un peu mort en (toi). J'ai fait de (toi) un des compagnons de mon silence."
C'est grâce à toi cher ami que j'ai appris à comprendre certaines questions complexes de notre monde. Ensemble, nous avons tant esquissé des ébauches de solutions aux multiples maux dont souffrent nos pays respectifs, que j'avais cru pouvoir rapidement insuffler cet élan salvateur aux miens, cet engouement patiemment cultivé et que j'avais bien l'intention de ne pas laisser périr.
Mais je crois Herve que j'ai peut-être surestimé mes capacités. Le mal qui mine ce grand village est très profond. Il manque une boussole, un repère, une vision qui puisse tenir la foule en haleine, en éveil avec pour seule ambition l'accomplissement d'un idéal commun. En Chine, même dans les campagnes les plus reculées, les populations nous rabâchaient unanimement ce besoin, cette obligation de contribuer à la grandeur de la mère patrie. C'était un cri toujours identique, une détermination toujours conforme à cette voie tracée par les stratèges du parti communiste.
Suis-je en train de faire l'apologie du communisme ? Mais que non cher ami ! La notion d'idéal ou de grandeur à bâtir n'est pas quelque chose à imputer uniquement à l'idéologie marxiste-léniniste. Bien avant la Chine, d'autres formes de gouvernement ont réussi à poser les bases d'une consolidation de l'idéal national, de la grandeur à bâtir pour la prospérité et le prestige de la patrie.
Le sentiment qui m'habite en ce moment est indescriptible. Je suis retourne m'abreuver, évacuer les frustrations, les douleurs et émotions accumulées en Chine dans mon terroir. J'avais l'espoir que Makokou m'offrirait ce gîte paisible où je pourrais savourer la quiétude retrouvée, reconquise qui me caractérisait avant mon départ pour la Chine.
Hervé, te souviens-tu de ces projections qu'on avait l'habitude de se faire chaque fois qu'on évoquait notre retour prochain au bercail ? Te souviens-tu de ce zèle qui nous exaltait chaque fois qu'on parlait chacun de son pays a nos amis chinois ? Herve, cesse de rêver. La réalité est brutale, amère.
Mon ami, je vais finir ma correspondance en relatant une petite anecdote bien amère. Je suis allé voir mon oncle qui avait promis m'aider à trouver un emploi une fois que je serai de retour. En entrant chez lui, j'ai constaté qu'il n'était pas très accueillant, m'adressant à peine la parole.
« Mais où est la belle fille chinoise que j'ai souvent vu sur les photos que tu nous envoyais », me demanda t-il ?
« Tu veux parler de Xiao yu ma femme ? »
« Mais bien sur ! Qui d'autre ? »
« Elle est restée à Pékin. Il me faut d'abord trouver du travail. Une fois que j'ai une situation stable, elle viendra me rejoindre. »
Mon oncle resta silencieux. Il avait l'air bien contrarié et je ne pus m'empêcher de lui demander ce qui n'allait pas. Voici ce qu'il me repondit:
« Qu'est-ce que tu crois ? Pour que j'aie mon poste actuel, il a fallu que ma femme passe. Tu n'auras rien tant que tu ne permettras pas aux aînés d'aller boire un verre avec cette belle femme. Il faut donc revenir me vois quand elle t'aura rejoint », conclut-il de façon péremptoire.
Hervé, je me garde de tout commentaire mais je suis dégoûté. Je me sens étranger dans mon propre univers. J'ai l'impression que tout le monde ici a beaucoup changé. Peut-être est-ce moi qui ai changé. Je ne sais pas. Peut-être devrais-je songer à retourner en Chine définitivement. Peut-être… C'est certainement ce que je vais faire !
Bien amicalement.
Alain

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