Hervé Blaise Menguele

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L'étudiant noir en Chine 18

D'emblée, tu fascines. Les théories philosophiques avaient l'habitude de nous définir le « beau » comme étant tout ce qui est reconnu universellement comme tel. Dans ton cas Emma, il y a peu de choses que l'univers sensible puisse te reprocher physiquement. Du moins dans la conception africaine de la beauté. Tu étais apparue comme une lumière au milieu d'un océan lugubre. Ton visage rond sur lequel des yeux joyeux, scintillants comme deux étoiles au milieu du firmament, était la première chose qui focalisait toute l'attention sur ta personne. Ta bouche, d'une délicatesse envoûtante contribuait à faire de toi l'objet de bien de convoitises. Et si la liste de ces attributs attrayants s'arrêtait a ces quelques détails, on aurait tôt fait de qualifier mon discours de partisan. Pourtant Emma, la liste de tes qualités physiques n'a même pas encore été effleurée.

Dans les souvenirs que ma mémoire me distille, je me rappelle bien que la première fois qu'il m'avait été donnée l'opportunité de te parler, j'avais à peine remarqué ton visage. Ton corps dans son ensemble revêtait cette allure d'altesse et les rondeurs parfaitement assorties de tes hanches étaient autant d'arguments indéniables qui ont fait tant de « convertis » à ta cause, tant « d'amoureux » silencieux.

C'est pourtant là que se situe le paradoxe de ta situation. Reconnue comme étant une fée unique, louée pour ton charme, ton charisme, tu n'arrivais cependant pas à conquérir l'âme sœur.

Je me suis parfois enfermé dans la solitude de ma pensée pour analyser cette situation rocambolesque. Comment comprendre, comment justifier que la femme africaine, la femme noire vive ainsi une cruelle discrimination en matière d'amour en Chine ? Emma, je sais que dans ton Dahomey natal, tu faisais des ravages. Tu étais au centre de toutes les convoitises masculines. Mais la Chine nous a tous appris quelque chose de bien amer. Quelque chose que bien peu de personnes pourraient aujourd'hui avoir le courage de reconnaître. L'Afrique, quand elle immigre dans ces pays lointains, tend à oublier toutes les valeurs humaines qui font de nous des Hommes à la chaleur naturelle.

Tu auras tout essayé. Personne dans ton entourage ne voulait de toi. Et quand même quelqu'un manifestait un intérêt certain pour ta personne, il t'interdisait en même temps de poser des conditions, de vouloir prendre ton temps. Toute tentative de faire les choses comme il faut était interprétée comme un acte de défiance. Toi et les autres filles africaines n'aviez pas ce droit, dans un océan grouillant de femmes facilement consentantes.

La seule façon pour toi de profiter de ta jeunesse était de te laisser aller à cette vie cochonne faite d'ébats volés, de bribes d'attention. Il fallait surtout renoncer à ta fierté, à ces valeurs qui sous-tendent ton existence. Il fallait que tu acceptes de te laisser prendre par le premier aventurier et que dès le lendemain, tu te résignes à faire le deuil de votre idylle encore dans sa phase prémonitoire.

Tu as eu des moments de faiblesse, des jours où tout ce que tu souhaitais était de faire l'amour sans te soucier du lendemain. Je me souviens bien encore de cet après de décembre, en plein hiver, où je me suis proposé de te rendre visite. Je t'avais trouvé entrain de pleurer, en train de t'interroger sur le sens même à donner à ta nouvelle vie. Une vie faite d'abstinence forcée, de désirs enfouis et refoulés. Une vie qui te réduisait à ta plus petite expression d'assoiffée de sexe, d'émotions fortes. Tu m'avouas que toi aussi tu étais une personne humaine. Tu me racontas tes nuits mouvementées dans ton esprit, ces nuits faites de rêves vicieux, cruels. Tu reconnus que tu n'avais jamais imaginé devoir vivre dans ces conditions.

Emma, ton drame, c'est celui de toutes ces jeunes filles africaines qui arpentent les rues de Pékin, Nankin, Tianjin, Qingdao, Guangzhou, Hangzhou, Guizhou, Guilin, Shenyang. Dans cette quête sans repis d'un meilleur être social, l'Afrique expédie ainsi ses enfants dans des contrées hostiles à leur épanouissement. La question ici reste bien sûr celle de savoir si ça vaut vraiment la peine de devoir subir toutes ces humiliations sans décider de renter s'abreuver à la source fraîche de Mama Africa. Il y a eu des jours où tu as voulu tout abandonner, tout laisser tomber. Mais tu étais consciente de la lourde responsabilité qui pesait sur tes épaules. Tu ne pouvais te permettre de rentrer dans ton pays en situation d'échec.
Ainsi commenças-tu à relativiser la durée de cinq ans que tu devais passer à Pékin. Elle n'était plus forcement interminable. Tu avais la force physique et mentale pour attendre, croire, espérer.

Et puit vint la délivrance. Tu avais eu ton diplôme et t'apprêtais à rentrer dans ton Bénin natal quand le médecin t'annonça que tu étais atteinte de la leucémie… Ce soir où je t'avais rendu visite pour m'enquérir de la situation, je t'avais trouvé assise, la tête entre tes bras.

-Herve, je suis malade. J'ai le cancer.

Je restai là, silencieux, ne sachant trop quoi dire. Ne sachant que faire. Ne sachant que penser.Peut-être ces quelques vers poétiques pourront-ils résumer à merveille l'évolution de la situation :

Fallait-il vraiment que je dise quelque chose ?
La vie déroulait, implacable son cote morose.
Elle s'attaquait vigoureusement à mon amie,
Elle se déployait, se transformait en ennemie.

Je me souviens des jours qui suivirent.
La chimio faillit te détruire.
Heureusement Emma tu étais courageuse,
Tu étais sublime, solide et merveilleuse.

Les premiers bilans nous rassurèrent.
Les suivants nous calmèrent.
Tu récuperais, tu recouvrais ta santé.
Heureux ? Oui je l'étais beauté !

Puis vint le départ pour ton Dahomey bien aimé. Tes parents et amis t'attendaient avec impatience. Bon voyage mon amie. Je viendrai un jour te rendre visite à Cotonou et ensemble, nous évoquerons certainement ce long combat des fils d'Afrique dans leur quête acharnée d'une vie meilleure, d'une vie qui se veut plus digne. Nous le ferons en riant, en croquant la vie, cette vie qui a failli t'échapper, à grosses dents. Ainsi, comme disait Mongo Beti dans son roman Remember Ruben, fait-on en songeant aux jeux innocents de l'enfance.

...To be continued



Article ajouté le 2008-04-12 , consulté 29 fois

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