L'étudiant Noir en Chine 15
Quelques interrogations légitimes devraient être formulées face à cette foultitude de drames qui, une fois de plus, semble avoir choisi de sévir dans la seule communauté africaine. Notre condition misérable n'est-elle pas tout simplement le fruit d'une prédestinée ? Ne sommes-nous pas appelés à souffrir, à ne jamais y arriver ?
Ces mots, quand je les écris, je pense à vous Lazarro, Tchouma, Gil et bien sûr Dahirou. Cette folie qui vous a surpris dans votre quête du savoir a réussi à vous handicaper, éloignant par la même occasion tout espoir de voir se réaliser cet espoir tant caressé, celui d'accéder à ce que Sembene Ousmane avait appelé « les grandeurs les plus élevées de l'humanité ».
Oui, vous auriez pu décidé à un moment donné de rentrer au bercail. Il est vrai que la santé est toujours meilleure que toute forme d'aliénation. Mais dans la situation de la majorité d'entre-nous, il se trouve que le retour en Afrique dans une situation d'échec n'est tout simplement pas concevable.
Il n'a pas été concevable pour toi James Sadeh de Sierra Leone. Ta condition de démence avait été diagnostiquée à un stade bénin. On t'avait mis en garde contre le risque que représentaient les symptômes de ton mal. Tu avais conscience de ce que la démence te guettait mais tu avais, lucide, déclaré que tu préférerais mourir en Chine que de rentrer dans ta Sierra Leone natale dans une situation d'échec. Tes parents vivaient dans la misère totale. Ils n'avaient pas arrêté cinq années durant de fuir la guerre. Dans ces péripéties existentielles, ils avaient fait la connaissance d'un chinois qui avait promis leur donner un coup de pouce en aidant leur brave fils à s'expatrier. Ce dernier t'avait aide à obtenir ce précieux présent qu'on appelle la bourse. Et quand tu t'en allais, ta mère qui était restée muette de longues heures, te tint un discours grave qui te fit comprendre la délicatesse de ta mission : « James, embrasse-moi mon fils. C'est peut-être la dernière fois que tu me vois vivante. Mourir m'a longtemps préoccupée car j'avais peur de vous abandonner sans ressources. Maintenant que le bon Dieu a exaucé mes prières en te permettant d'aller chez les blancs, je peux maintenant mourir en paix. Je sais que tu t'occuperas de tes cinq frères et soeurs. »
Tu me racontais souvent cette scène les yeux tout rouges et inhibés de larmes. Tu avais promis à ta mère de tout faire pour subvenir aux besoins de ta famille. Maintenant que la fatalité avait décidé de déjouer tes plans en punissant ta trop grande assiduité, tu ne pouvais accepter rentrer ainsi dans ton pays.
Ta pauvre mère qui entre-temps était décédée, ne pourrait jamais reposer en paix si tu te laissais dompter par la maladie cher James. Et pour t'aider à tenir le coup, la communauté estudiantine africaine présenta ton cas à bon nombre d'ambassades africaines qui, pour les unes, acceptèrent de te soutenir.
En fin d'année, tu avais reussi le pari merveilleux d'être le seul étudiant africain à réussir les tests d'entrée à l'université pékinoise de médecine. Belle victoire sur le destin frère James ! Tu avais pu dompter ce mal horrible qu'on appelle démence et ta mère allait pouvoir reposer éternellement en paix, sûre que James, son fils, allait réaliser ce rêve qui lui était cher, réussir dans la vie afin d'alléger les souffrances de sa famille.

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